La question de l’expatriation fait le tour des blogs japonais que je lis ces derniers temps, de par une chaîne lancée par Thomas en particulier (et transmise par Suparoban).

Ça change des petites filles qui attendent un rein coincées avec la leucémie dans une coulée de boue qui pourrait sauver la forêt amazonienne, mais comme la souligne Lionel (c’est la fête du slip, je tutoie tout le monde !), la base a beau être intéressante, ça pourrait aller nettement plus loin.

(On va pas essayer de débattre sur l’utilité des blogs, divertissement vs réflexion, mais bon…)

Personnellement, ça m’aura permis de repenser un truc qui me turlupine depuis un temps déjà, à savoir comment se passe l’approche du Japon.

La question revient sans cesse, des entretiens d’embauche aux discussions de comptoirs avec les clients :

Pourquoi venir au Japon ?

Comment naît l’intérêt, voire la fascination plus ou moins béate, le rêve japonais ? Le Français a’t-il une prédisposition culturelle à aimer ce pays, de même que le Japonais semble invariablement répondre (politesse ? convention ? ignorance ? sincérité ?) qu’ »Ah~, la France ? J’aime !« . Va-t-il plus loin que la cuisine fine, les marques de luxe et son voyage de noce ou d’affaire ?

De la même manière, les manga, Shibuya 109, l’achat de kunaï ou la visite des temples sont-ils des motivations légitimes pour être nipponophile (pour reprendre des clichés franco-génératio-angoissants)?

Répondre à « pourquoi le Japon? » est difficile, au fond.

Il me semble que les premières raisons (qui attirent l’œil, le cerveau, l’excitation) sont forcement mauvaises, bancales….Mais y en a t’-il des bonnes, et surtout, faut-il en avoir une, précisément ?

J’imagine que la connaissance et les motivations changent, avec l’approfondissement. Pour ma part, hormis une envie de base de découvrir d’autres peuples, d’autres cultures, d’autres langues et surtout d’autres humains, ça a du partir du cinéma, de la pop culture, et de bien autres choses oubliées depuis, puis dériver vers des choses moins visibles.

Cette envie ethnologique conduit à la langue, au voyage, combiné pour certains à des études, un homme/une femme, un travail…à l’émigration.

Mes réponses aux entretiens sont autant de vagues clichés que peuvent en distillés tous les primo-arrivants ici présents, qui débarquent avec plus ou moins de bagage linguistique et de naïveté culturelle.

Avoir honte de répondre aujourd’hui ce qu’on sait dépassé demain ? pourtant il faut bien répondre…

移 民

いみん, imin, é/immigration ; é/immigrant

Parti du cliché, de l’à-priori, sans doute, on dépasse lentement un stade puis les autres, mais pour aller où ? Quel est le but ?

Au bout du tunnel, trouve’-on la pathétique « tatamisation« , le je-veux-etre qui ne sait plus où il habite, risible pour les 2 cultures ? Ou l' »Expat’« , le « vieux blanc », le Lavillier buriné du soleil levant qui a tout vu, tout fait, mais peste contre les travers d’un pays à coup de nostalgie coulante comme un camembert en soute dès qu’il est avec d’autres vieux blancs qui mégissent un verre de bordeaux à la main et un pull col en V noué sur les épaules ? (cette remarque n’est pas réservée au Japon, elle est universelle).

亡 命 ぼうめい, boumei, exil/expatriation

Pour revenir vite fait sur le titre, je crains le mot expatrié, pour moi noirci par cette image du blanc resté trop longtemps dans un pays d’Afrique, qui boit trop en transpirant trop, heureux de retrouver ses pairs et se remémorer le bon pays, où c’est quand même mieux, mais le billet d’avion est si cher, et pourtant c’est pas mal ici, sauf que voyez-vous, le rythme de travail, pas facile, tout ça, et puis on fini par entendre que les noirs « sentent« , etc.

« Voyageur à long terme » ? De toute façon ici, on est des immigrés, je trouve ça plus classe comme appellation.

Ruelle

Donc, les questions :

  • Êtes-vous déjà allé chez le dentiste dans votre pays d’expatriation ?
    Faudrait…J’ai toujours ma dent pétée…
  • Fantasmez-vous encore aux filles/hommes de votre pays d’origine ?
    Moi, fantasmer ? Jamais :-° …….. Je regarde basiquement tout le monde, le problème est réglé.
  • Êtes-vous inscrit sur la liste électorale du consulat le plus proche ? Non
  • Regardez-vous TV5 ? J’ai toujours pas allumé ma télé…
  • Avez-vous besoin d’un steak-frites par semaine ? Absolument pas
  • Avez-vous des difficultés chez le coiffeur de votre pays d’expatriation ?
    Au contraire…Quoique Franky (dit « la moquette dorée de Normandie« ) en dise, je suis content de la coupe que me fait Kanegon-SanChofu, salon Le Passage…Un peu de pub…).
    Ça faisait 16 ans que plus aucun professionnel n’avait touché mon pelage…J’avais peur qu’il me parle de Lady Di, tout ça…
  • Parlez-vous la langue de votre pays d’expatriation ? Ça vient doucement mais ça reste insignifiant.
  • Faites-vous la bise aux Français que vous rencontrez ?
    J’en ais pas encore vu…Ah si, Kanki, je l’embrasse ! Avec la langue.
  • Vous sentez-vous obligé d’aller à la fête du 14 juillet de l’ambassade ?
    J’y avais pas pensé, mais si on peut se bâfrer sur le compte de l’État, ouais, pourquoi pas.
  • Écoutez-vous France-Inter en critiquant tout ce qui se passe en France ?
    Je critique sans rien écouter.
  • Savez-vous qu’Eddie Barclay et Guy Lux sont morts pendant que vos années d’expatriation ?
    A chaque quizz sa question faible.
  • Ramenez-vous forcément un fromage de France ?
    Sans objet pour l’instant. J’espère que ça va passer dans le collissimo.
  • Quand vous rentrez en France, vous sentez-vous Français ?
    Chiaki dit que je suis plus nationaliste étant au Japon.
    Je ne crois pas.
    Depuis 2-3 ans, j’ai par contre un regain d’intérêt pour ma seconde nationalité, helvétique, et j’en parle un peu…A la base, je me sens déjà assez cosmopolite, genre « Je suis partout!« , et encore, vu les élections…Rajoutons ce nom Sémito-Arabo-Germanopratin dont je suis affublé…ça sent le charter.
  • Fuyez-vous en voyant la police locale ?
    J’évite juste. Ils ont l’air désœuvrés, j’ai pas confiance dans l’ennui.
  • Regrettez-vous les apéritifs en terrasse ?
    Ah, parfois on trouve, mais que des cafés étasuniens, Starbucks, Exclesior, etc. Dommage de pas prendre une mauresque…
  • Avez-vous changé vos habitudes concernant le petit déjeuner ?
    Oui et non.
    Je mangeais déjà n’importe quoi en France, ça change peu. Riz+ furikakke, amandes, pain+beurre salé, soba, fruits (surtout), yaourt + haricots rouges soufflés-grillés, onigiri thon-mayo / café…
  • Laisser vous tomber les bonnes manières de votre pays d’origine pour vous adapter à celles de votre pays d’accueil ?
    Ça change pas trop, en fait.
    Juste je me cure moins le nez, gratte moins les c**illes, suis un peu plus gêné de transpirer comme un gros cochon, et…en fait si ? Oui, plus de politesse feinte, c’est vrai.
  • Quelle attitude de votre pays d’expatriation espérez-vous garder ?
    L’attitude « civique » : on ne jette pas ses déchets par terre, on respecte certaines règles, on essaie d’être poli. On quitte ses groles en rentrant dans la turne (« chéri! Les PATINS ! »)…
  • Quelle attitude de votre pays d’expatriation espérez-vous ne jamais prendre ?
    Les analyses superficielles, les monologues intérieurs qui font faire n’importe quoi (on anticipe 2-3 trucs à l’avance sur le comportement des autres et on perd pied dans la réalité), l’atténuation excessive des rapports sociaux…
    Difficile de parler de clichés sans en faire trop. Ça généralise à outrance, tout ça.

Reflet Au final, pour reparler de M.Castanié, je repense souvent à ses explications face à notre incompréhension de la pensée hégélienne et sa notion de la fin de l’Histoire : quand les passions se seront tues, l’Histoire aura atteint son but, il ne nous restera plus qu’a jouer aux cartes en attendant la fin du monde, physiquement parlant.

L’immigré en sol nippon est peut-être de même, condamné à tendre vers un équilibre ardu, sans s’acculturer dans un sens ni dans l’autre, approfondissant sa connaissance sans perdre son sens critique, dépassant toujours ses certitudes d’hier par des surprises (bonnes ou pas) du présent.

Que garder au final si ce n’est la curiosité et le plaisir ? S’ils meurent, je pars (mais j’emporte Chiaki, ah ! 😀 )

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